Faut-il supprimer les riches ou comment mieux les utiliser ?
La question
La question est volontairement brutale.
L’inégalité dérange. Lorsqu’une personne possède des milliards pendant que d’autres peinent à se loger ou à se soigner, le réflexe est assez naturel : pourquoi laisser autant à quelques-uns ? Pourquoi ne pas simplement reprendre et redistribuer ?
Je suis tombé sur une autre manière de poser le problème en lisant Pline le Jeune.
Peut-on rendre la vanité utile ?
La question n’est alors plus seulement : Pline est-il vraiment généreux ?
Elle devient : si Pline aime être admiré, peut-on utiliser ce désir pour financer des bibliothèques ?
Cette idée m’intéresse parce qu’elle ne demande pas aux humains de devenir parfaitement vertueux. Elle prend leurs motivations telles qu’elles sont : prestige, reconnaissance, compétition, et cherche à les orienter.
Je me suis demandé si la richesse moderne ne fonctionnait pas de la même manière.
Le riche, ou plutôt la possibilité de le devenir
Dire que « les riches sont utiles » me semble trop vague, et probablement faux dans beaucoup de cas.
Ce qui pourrait être utile, c’est la possibilité de devenir riche.
La récompense pousse certaines personnes à prendre des risques, investir, essayer cent solutions ou poursuivre une idée pendant des années. La société délègue ainsi une partie de son exploration à des entrepreneurs privés. Elle ne sait pas quelle technologie fonctionnera, mais elle promet une récompense importante à celui qui trouvera quelque chose que d’autres désirent.
Joseph Schumpeter place justement l’entrepreneur et l’innovation au centre du capitalisme avec sa « destruction créatrice ».
Nous acceptons qu’un gagnant obtienne énormément parce que la possibilité de gagner pousse beaucoup de joueurs à chercher, optimiser et inventer.
Mais cette justification implique déjà une première limite : toutes les manières de devenir riche ne sont pas également utiles.
Un monopole protégé, une rente foncière ou une fortune héritée ne remplissent pas nécessairement la même fonction qu’une entreprise qui invente une nouvelle technologie.
Et si nous attaquions le coût plutôt que l’inégalité ?
La réponse classique à la pauvreté est la redistribution.
Un logement coûte 1 500 euros. Une personne ne peut pas le payer. On l’aide donc à supporter ce prix.
C’est nécessaire aujourd’hui. Mais une autre stratégie consiste à demander : comment faire passer ce logement de 1 500 à 300 euros ?
Au lieu de seulement redistribuer la capacité d’acheter une vie chère, nous chercherions à rendre une bonne vie de moins en moins chère.
C’est déjà en partie l’histoire du progrès. Communiquer à l’autre bout du monde, accéder à une immense bibliothèque ou utiliser une puissance de calcul considérable étaient autrefois des capacités rares et coûteuses. Elles sont aujourd’hui presque gratuites.
L’IA pourrait faire de même avec une partie du travail intellectuel. Les machines avec le travail physique. Une énergie abondante pourrait entraîner une nouvelle cascade de baisses de coûts.
L’objectif pourrait alors être : faire tendre le coût des biens et services essentiels vers zéro.
Pas nécessairement zéro au sens physique. Certaines choses resteront rares. Mais suffisamment bas pour que bien vivre dépende de moins en moins de son salaire ou de son patrimoine.
Et c’est ici que je retrouve Pline.
Le capitalisme fournit déjà une formidable machine à chercher et à optimiser. Mais il récompense ce qui est rentable, pas nécessairement ce qui réduit le plus le coût d’une bonne vie.
Faire gagner quelques minutes d’attention supplémentaires à une application peut être extrêmement lucratif. Diviser par deux le coût de construction d’un logement peut être beaucoup plus utile collectivement sans nécessairement offrir une récompense équivalente.
Je ne sais pas encore jusqu’où ce problème existe réellement. L’histoire montre justement que la recherche de profit a déjà fait chuter le coût réel d’une quantité immense de biens. Peut-être faut-il surtout soutenir et accélérer cette dynamique.
Mais si l’alignement est imparfait, la question de Pline réapparaît deux mille ans plus tard : comment orienter une motivation privée puissante vers les problèmes que nous voulons collectivement résoudre ?
Prix, recherche publique, commandes publiques, concurrence, fiscalité ou simplement prestige peuvent alors être vus comme des moyens de modifier la direction dans laquelle les entrepreneurs cherchent.
Non pas supprimer le jeu, mais essayer de mieux orienter les joueurs.
Marx, mais avec des entrepreneurs
C’est ici que mon raisonnement croise étrangement Marx.
Marx imaginait qu’un développement considérable des forces productives permettrait un jour de dépasser une société organisée autour de la rareté.
Mais mon intuition s’en sépare sur un point : pourquoi supprimer le jeu capitaliste une fois l’abondance atteinte ?
On pourrait imaginer une société composée de deux étages.
En bas, nourriture, logement, énergie, santé, éducation ou mobilité deviennent extrêmement bon marché ou sont garantis collectivement.
Au-dessus, le jeu continue. Des entrepreneurs créent, investissent, échouent, réussissent et deviennent parfois extraordinairement riches.
Une société presque communiste sur son plancher, mais capitaliste au-dessus.
Son objectif ne serait pas que tout le monde possède la même chose. Il serait que personne n’ait besoin d’être riche pour avoir une bonne vie.
La redistribution resterait nécessaire pendant la transition et pour ce qui demeure rare. Mais l’ambition de long terme serait différente : plutôt que seulement mieux répartir le coût d’une bonne vie, continuellement réduire ce coût.
C’est aussi là que les travaux de James Mirrlees et William Vickrey, prix d’économie 1996, deviennent intéressants : redistribuer implique de tenir compte des incitations que l’on modifie.
Quand l’incitation devient-elle une rente ?
Mais mon raisonnement finit par produire son propre problème.
Un entrepreneur invente quelque chose d’important et gagne dix milliards. La récompense a fonctionné. Elle l’a peut-être incité, et sa réussite en incite maintenant d’autres.
Puis ces dix milliards produisent des rendements. La fortune augmente sans nouvelle innovation. Elle est transmise aux enfants, puis aux petits-enfants.
Pourtant, supprimer cette possibilité peut également modifier l’incitation initiale. Certains entreprennent justement pour construire quelque chose qui leur survivra ou transmettre leur réussite.
Je ne sais donc pas encore où placer la limite.
Une question plus difficile
Je partais en me demandant s’il fallait supprimer les riches. J’en arrive plutôt à voir la richesse comme un mécanisme que l’on pourrait chercher à orienter : récompenser fortement ceux qui créent, pousser davantage cette énergie vers la réduction du coût d’une bonne vie, puis se demander quand cette récompense cesse d’être utile.
