Notes
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Les inégalités hommes-femmes ont-elles été nécessaires ?

La question

Un ami m’a posé une question assez inconfortable : les inégalités entre hommes et femmes ont-elles été nécessaires pour construire le monde actuel ?

Ma première intuition était : peut-être, en partie.

Pas parce qu’elles étaient justes ou souhaitables. Mais une institution peut être moralement mauvaise tout en remplissant une fonction importante dans le système qui l’a produite.

Pendant une grande partie de l’histoire, la famille reposait sur une division très asymétrique du temps. L’homme se consacrait principalement à la production extérieure, la femme aux enfants et à la production domestique.

Cette organisation limitait fortement les possibilités offertes aux femmes. Mais elle garantissait aussi qu’une immense quantité de temps humain soit consacrée aux enfants.

Dans un monde où la richesse dépendait encore énormément du nombre de bras disponibles, beaucoup d’enfants signifiait aussi beaucoup de futurs producteurs.

inégalités
temps consacré aux enfants
forte natalité
davantage d’humains
croissance

L’inégalité aurait alors été non seulement une domination, mais aussi l’un des mécanismes ayant permis aux sociétés de se reproduire et de s’étendre.

Puis les femmes ont récupéré leur temps

Éducation, contraception, travail, indépendance économique : progressivement, les femmes ont pu choisir d’allouer leur vie autrement.

L’enfant est alors devenu beaucoup plus coûteux.

Pas seulement en argent, mais en carrière, en autonomie, en expériences et surtout en temps auquel il faut renoncer.

J’ai d’abord pensé que cela conduisait à une opposition assez simple :

monde inégalitaire
forte natalité
monde égalitaire
faible natalité

Mais les travaux du démographe Peter McDonald compliquent cette lecture.

Il observe que la fécondité peut devenir particulièrement faible lorsque les femmes obtiennent l’égalité dans les études et le travail, mais continuent à supporter davantage du coût familial.

Le problème serait alors moins l’égalité que son inachèvement : l’égalité au travail progresse plus vite que l’égalité à la maison.

Les recherches de Claudia Goldin, prix Nobel d’économie 2023, croisent cette question sous un autre angle : autonomie féminine, carrière et coût professionnel de la maternité.

Une égalité plus complète pourrait donc rendre les enfants moins coûteux.

Mais quelque chose résiste à cette explication.

Même les sociétés riches, protectrices et relativement égalitaires restent généralement sous le seuil nécessaire au renouvellement des générations.

Peut-être que l’égalité révèle simplement un phénomène plus profond.

Et si le vrai sujet était le temps ?

Pendant des siècles, une partie considérable du temps féminin était dirigée, volontairement ou non, vers la famille.

L’émancipation a rendu ce temps aux femmes.

Et lorsque chacun peut choisir ce qu’il fait de son temps, l’enfant entre en concurrence avec tout le reste.

Cela pose un problème nouveau parce que nos sociétés continuent à avoir besoin des générations suivantes.

Les parents supportent directement le coût de leurs enfants. Mais une fois adultes, ces enfants travaillent, paient des impôts et participent au financement des retraites, de la santé et des services publics.

Une société qui ne fait plus suffisamment d’enfants doit donc trouver autre chose.

Importer des humains ou les remplacer

La première solution est l’immigration.

Elle fonctionne particulièrement bien tant que certains pays riches vieillissent pendant que d’autres, plus pauvres, disposent encore de populations jeunes et croissantes.

Cela crée une incitation intéressante : les pays vieillissants bénéficient de l’existence de régions du monde qui n’ont pas encore achevé leur transition démographique.

Pas nécessairement de leur pauvreté. Un migrant mieux formé peut être beaucoup plus productif. Mais ils bénéficient de leur jeunesse démographique.

Si la baisse de la natalité devient un jour mondiale, cette solution finit pourtant par rencontrer sa limite.

Reste alors l’automatisation.

Moins de travailleurs rend les machines relativement plus intéressantes. Les travaux de Daron Acemoglu et Pascual Restrepo montrent justement que le vieillissement peut accélérer l’adoption des robots.

moins d’humains
travail plus rare
automatisation
davantage de production par humain

Dans ce monde, une population décroissante ne signifie plus nécessairement une économie décroissante.

Mais nos systèmes de redistribution doivent changer avec elle. Si les machines produisent une part croissante de la richesse, financer la société principalement par les revenus du travail devient de moins en moins logique.

Et si les robots refermaient la boucle ?

L’automatisation pourrait avoir un autre effet auquel je n’avais pas pensé au départ.

Elle ne produit pas seulement des biens.

Imaginons un monde où hommes et femmes travaillent dix heures par semaine. Les robots produisent, nettoient, cuisinent et absorbent une grande partie des tâches domestiques.

Le coût temporel de la parentalité s’effondre.

moins d’humains
plus d’automatisation
moins de travail
plus de temps
enfants moins coûteux
natalité qui remonte

Les inégalités hommes-femmes n’auraient alors jamais été intrinsèquement nécessaires.

Elles auraient peut-être été une réponse historique à un monde où le temps et le travail humain étaient rares : spécialiser une moitié de la population dans la production et l’autre dans la reproduction.

La technologie pourrait permettre d’obtenir du temps familial sans sacrifier la liberté d’une moitié de l’humanité.

C’était une réponse assez satisfaisante.

Jusqu’à ce qu’apparaisse un dernier problème.

Que ferons-nous du temps récupéré ?

Le temps libéré par les machines ne sera pas vide.

Voyages, jeux, sport, création, relations, apprentissage, mondes virtuels, divertissement. Plus notre civilisation devient riche, plus elle crée aussi de manières de remplir une existence.

Dans l’ancien monde, les alternatives à la maternité étaient limitées.

Dans le monde industriel, le grand concurrent de l’enfant est devenu la carrière.

Dans un monde automatisé, son concurrent pourrait devenir la liberté elle-même.

Gary Becker avait déjà montré en économie de la famille que davantage de ressources ne signifie pas nécessairement davantage d’enfants. On peut préférer investir davantage dans un petit nombre d’enfants.

Les robots pourront faire la lessive, préparer les repas et probablement assurer une partie de la logistique familiale.

Mais ils ne pourront pas supprimer le coût fondamental de la parentalité sans en supprimer également le sens : donner une partie de son existence à quelqu’un d’autre.

Une question différente

Je suis donc parti d’une question sur les inégalités hommes-femmes et j’arrive finalement à une question assez différente.

Peut-être que les anciennes inégalités n’étaient pas « nécessaires » à la civilisation. Elles étaient l’un des moyens dont disposaient des sociétés pauvres en technologie pour garantir qu’une quantité suffisante de temps humain soit consacrée aux générations suivantes.

Nous sommes progressivement en train de supprimer cette contrainte.

L’automatisation pourrait bientôt supprimer une grande partie des contraintes restantes.

Et nous pourrions alors découvrir quelque chose que l’histoire n’a presque jamais permis d’observer :

Portrait stylisé de Joachim Gillet.

Hello

Ces notes sont des explorations, pas des conclusions. Je les écris pour accumuler des connaissances et construire progressivement une meilleure compréhension des systèmes qui structurent nos sociétés.

Je les publie aussi pour les confronter à d’autres regards. Si une idée vous semble fausse ou incomplète, si vous avez un livre ou un papier à me conseiller, ou si un passage mérite d’être revu, écrivez-moi sur LinkedIn ou X.

PS : Je serais aussi très heureux d’échanger avec des chercheurs, experts ou praticiens de ces sujets. Pour l’instant, j’explore surtout de mon côté ; rencontrer des personnes avec qui creuser, challenger ou faire évoluer ces réflexions fait justement partie de la démarche.

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