La démocratie récompense-t-elle le mensonge ?
La question
Jean-Marc Jancovici vient de lancer Un Commun Accord : 150 citoyens tirés au sort se réuniront pendant six week-ends pour s’informer, puis délibérer sur de vrais dilemmes avant l’élection présidentielle française de 2027. L’idée n’est pas seulement de demander ce qu’ils veulent, mais ce qu’ils acceptent de sacrifier pour l’obtenir.
C’est ce qui m’a intrigué. Une campagne politique présente souvent les propositions séparément : une énergie moins chère, davantage de services publics, moins d’impôts, plus d’industrie, moins de nuisances. Les renoncements nécessaires restent plus discrets.
Je me suis alors demandé si le problème venait vraiment des politiciens. Et si la compétition démocratique elle-même donnait un avantage à celui qui présente la version la plus séduisante d’un choix ?
Le vote choisit, mais il mesure mal
La démocratie et le marché reposent en partie sur la même intuition : donner le choix, organiser une compétition, puis laisser cette compétition sélectionner les meilleures offres.
Pour un produit simple, la boucle peut être rapide. Je choisis un restaurant, je mange, je compare le prix à l’expérience et je peux essayer ailleurs la semaine suivante.
Une politique publique est beaucoup plus difficile à évaluer. Je vote en une fois sur des centaines de sujets. Les résultats dépendent ensuite du Parlement, de l’administration, de décisions plus anciennes, de l’économie mondiale ou d’une crise imprévisible. Certaines réformes coûtent immédiatement, mais ne produisent leurs bénéfices qu’après dix ans.
Pour que le feedback démocratique fonctionne, il faudrait pouvoir répondre à trois questions : qu’est-ce qui a changé, pourquoi, et qui en est responsable ?
C’est souvent impossible.
Une étude américaine sur les catastrophes naturelles en donne un exemple particulièrement clair. Les électeurs récompensaient les gouvernants pour les secours versés après une catastrophe, mais pas pour les investissements de prévention réalisés avant. Les auteurs estimaient pourtant qu’un dollar consacré à la préparation évitait environ 15 dollars de dommages futurs.
Les secours sont visibles. La catastrophe évitée ne l’est pas.
Un dirigeant peut donc être récompensé pour avoir bien réparé un problème qu’il aurait été moins coûteux de prévenir. À l’inverse, un bon projet peut être abandonné avant d’avoir produit ses résultats.
J’en arrive à une distinction importante : le vote distribue le pouvoir. Il ne mesure pas forcément bien la performance de l’État.
Or, lorsque cette performance est difficile à observer, la manière de la présenter prend davantage de valeur.
Le discours apprend plus vite que l’État
Le mensonge politique le plus efficace n’est pas toujours un fait inventé.
Il peut simplement consister à présenter le bénéfice sans expliquer son coût, à annoncer une baisse de prix sans nommer la dépendance qu’elle crée, ou à transformer un arbitrage difficile en opposition entre une bonne et une mauvaise solution.
Cette stratégie possède un avantage : son efficacité se mesure très vite.
Une réforme scolaire peut demander dix ans avant d’être évaluée. Une phrase politique peut être testée en quelques heures grâce aux sondages, aux audiences et aux réactions en ligne.
Les médias et les plateformes disposent d’un feedback encore plus précis. Une étude portant sur environ 105 000 variantes de titres, 5,7 millions de clics et plus de 370 millions d’affichages a trouvé que, pour un titre de longueur moyenne, chaque mot négatif supplémentaire augmentait le taux de clic d’environ 2,3 %.
Cela ne signifie pas qu’une information négative est inutile ou mensongère. Cela montre que l’attention est mesurée immédiatement, tandis que la valeur publique d’une information reste beaucoup plus difficile à évaluer.
Le politicien apprend ce qui mobilise. Le média apprend ce qui fait cliquer. La plateforme apprend ce qui retient. L’État, lui, attend parfois une décennie pour savoir si une politique fonctionne.
Il ne faut aucune coordination entre ces acteurs pour produire une démocratie en campagne permanente. Chacun peut simplement suivre le signal qu’il reçoit.
La compétition reste intense, mais elle se déplace vers ce que le système mesure le mieux : la capacité à convaincre plutôt que la capacité à produire un résultat.
Et si on retirait la campagne ?
C’est sous cet angle que les assemblées citoyennes deviennent intéressantes.
Les citoyens tirés au sort n’ont pas eu à convaincre pour participer. Ils n’ont ni parti à défendre, ni carrière politique à construire, ni réélection à préparer. On peut leur donner du temps, plusieurs sources d’information et des choix dans lesquels les bénéfices arrivent avec leurs coûts.
L’hypothèse n’est pas qu’ils trouveront nécessairement la bonne réponse. Elle est que les mêmes personnes peuvent raisonner différemment lorsque l’environnement change.
Dans l’expérience America in One Room, environ 500 électeurs américains représentatifs ont travaillé pendant plusieurs jours sur de grands sujets politiques. Après la délibération, leurs positions avaient évolué et une partie de la polarisation entre groupes avait diminué.
En Belgique, l’Ostbelgien a institutionnalisé cette logique. Un conseil de 24 citoyens, renouvelés après des mandats de 18 mois, organise des assemblées temporaires et suit leurs recommandations auprès du Parlement et du gouvernement. Les citoyens participent à la politique, mais n’en font pas leur métier.
Ces expériences ne prouvent pas encore qu’une assemblée citoyenne gouverne mieux qu’un Parlement. Elles permettent cependant d’imaginer une démocratie à trois niveaux.
Le politique élu conserverait la légitimité et les grandes orientations. Des institutions stables accumuleraient l’expertise et exécuteraient avec davantage de continuité. Une chambre de citoyens temporaires étudierait certains dilemmes et reviendrait ensuite sur les résultats obtenus.
La véritable innovation ne serait pas seulement le tirage au sort. Ce serait la boucle complète :
Le principe serait de séparer davantage deux choses : ce que nous voulons obtenir et comment y arriver. Le politique et les citoyens fixeraient des objectifs et des limites claires. L’administration disposerait ensuite de davantage de continuité pour chercher comment les atteindre. Quelques années plus tard, le débat démocratique pourrait revenir sur une question beaucoup plus concrète : avons-nous obtenu le résultat annoncé, à quel coût, et pourquoi ?
Et si un pouvoir central apprenait simplement mieux ?
Arrivé ici, une objection me gêne. Nous ajoutons une chambre citoyenne, des institutions indépendantes et de nouveaux mécanismes de feedback pour essayer de rendre la démocratie plus cohérente dans le temps.
Un pouvoir central peut organiser tout cela beaucoup plus simplement.
La Chine peut fixer une priorité industrielle à dix ou vingt ans sans devoir la remettre en jeu à chaque élection. Elle peut mobiliser son administration, financer plusieurs approches, comparer les résultats et concentrer ensuite les ressources sur celles qui fonctionnent.
Et contrairement à l’image d’un État où tout serait décidé depuis Pékin, une partie importante des réformes chinoises s’est construite par expérimentation locale : une direction est donnée, des territoires testent, le centre observe, puis certaines solutions sont généralisées.
Pour notre problème de départ, l’avantage est évident : moins de campagne, davantage de continuité et une boucle d’apprentissage plus facile à organiser.
Mais cette architecture ne supprime pas notre problème d’incitation. Elle le déplace.
Une étude portant sur quatre décennies d’expérimentations chinoises a montré que plus de 80 % des projets pilotes étaient lancés dans des territoires particulièrement favorables à leur réussite. Les autorités locales leur consacraient également davantage de ressources. Une politique pouvait donc sembler fonctionner pendant le test, puis beaucoup moins bien une fois appliquée partout.
Le responsable local n’a peut-être pas besoin de séduire des électeurs, mais il a toujours intérêt à montrer à son supérieur que son territoire atteint les objectifs. Et lorsque l’information remet en cause non plus l’exécution locale mais la direction choisie par le pouvoir central, celui-ci possède davantage de moyens pour empêcher cette information de remonter ou de circuler.
Les deux systèmes rencontrent donc le même problème sous des formes différentes.
En démocratie, le feedback peut être noyé par la compétition pour l’opinion. Dans un pouvoir centralisé, il peut être bloqué avant d’arriver au sommet.
Je partais d’une question sur le mensonge des politiques. J’arrive à un problème plus profond : comment construire un système politique capable de savoir s’il fonctionne réellement ?
Pour récompenser un bon gouvernement, encore faut-il que ses résultats soient visibles, compréhensibles et attribuables avant l’élection. Sinon, la compétition se déplace du résultat vers la capacité à convaincre.
Les assemblées citoyennes offrent peut-être une piste. Les institutions indépendantes en offrent une autre. Mais nous n’avons pas encore démontré qu’en les combinant nous obtenons un système plus performant.
Il me reste donc une question :
