Les mécanismes qui nous poussent à travailler (très) intensément
La question
Dans les sociétés riches, nous disposons aujourd’hui d’une quantité presque illimitée de façons agréables de remplir notre temps. Voyager, jouer, regarder des séries, faire du sport, voir ses proches ou simplement passer d’un contenu au suivant.
Pourtant, certains individus font presque l’inverse. Ils consacrent une part extraordinaire de leur vie à une activité difficile, parfois jusqu’à oublier de manger, dormir trop peu ou sacrifier une partie de leur confort.
Ce comportement n’a rien d’évident. L’effort possède normalement un coût, et les humains comme les autres animaux tendent à choisir la voie la moins exigeante lorsque la récompense paraît identique. Mais l’effort peut aussi augmenter la valeur d’une activité ou de son résultat, au point que nous recherchons parfois volontairement la difficulté. Les psychologues parlent du « paradoxe de l’effort ».
Qu’est-ce qui renverse cet arbitrage ?
J’ai cherché la réponse dans cinq vies très différentes, de la Rome antique aux laboratoires de Marie Curie. Pas tellement pour savoir combien d’heures ces personnes travaillaient, mais pour comprendre ce qui les poussait à continuer : le plaisir, l’utilité, la curiosité, l’identité ou simplement l’impression de progresser.
Leurs lettres, leurs souvenirs et les témoignages de leur époque ne permettent pas d’entrer dans leur cerveau. Ce sont parfois aussi des manières de construire leur propre image. Je les ai donc traités comme des indices, avant de les confronter à ce que la psychologie moderne comprend de la motivation.
1. Le plaisir, Pline le Jeune
Le premier moteur est presque l’inverse du sacrifice. On peut consacrer énormément de temps à une activité lorsqu’elle ressemble déjà au loisir que l’on aurait choisi à sa place.
Vers l’an 100, Pline le Jeune décrit dans une lettre la manière dont il passe ses journées d’été dans sa villa de Toscane.
Au lever du jour. Pline se réveille généralement tôt, mais garde ses fenêtres fermées. Dans le silence et l’obscurité, il compose mentalement son texte et en soupèse chaque mot. Lorsqu’un passage lui convient, il fait entrer la lumière, appelle un secrétaire et lui dicte ce qu’il vient de préparer.
En fin de matinée. Il rejoint sa terrasse ou un portique couvert. Il continue à réfléchir et à dicter. Lorsqu’il monte dans sa voiture, le déplacement ne suspend pas son activité. Le changement de position semble même rafraîchir sa concentration.
Au milieu de la journée. Il dort brièvement, marche, puis lit à voix haute un discours grec ou latin. Il reprend une promenade, fait de l’exercice et se baigne. Même lorsqu’il part chasser, il emporte ses tablettes : s’il ne rapporte aucun animal, il pourra au moins revenir avec quelques pages.
Le soir. Lorsqu’il dîne avec sa femme ou quelques amis, un livre est lu à table. La soirée se poursuit avec un musicien ou un comédien, puis une promenade et des conversations avec les hommes instruits de son entourage.
Il est difficile de déterminer le moment où Pline commence à travailler et celui où il s’arrête. Lui-même présente cette routine comme son otium, son temps libéré des obligations publiques. Lire, écrire, réfléchir, marcher et discuter ne constituent pas une longue punition acceptée pour obtenir une récompense future. C’est en grande partie la vie qu’il préfère mener.
La psychologie moderne parle de motivation intrinsèque lorsqu’une activité est poursuivie parce qu’elle est intéressante ou satisfaisante en elle-même, et pas seulement pour l’argent, le statut ou le résultat qu’elle permettra d’obtenir ensuite. Cette motivation peut soutenir l’attention et la persistance parce que la récompense ne se trouve plus uniquement au bout de l’effort. Elle est déjà présente pendant l’activité.
Les conditions matérielles de Pline comptent évidemment. Un secrétaire prend sa dictée, un personnel organise le quotidien autour de lui et sa position lui permet de choisir largement l’usage de son temps. Son rang ne crée pas nécessairement son goût pour l’écriture, mais il élimine une grande partie des frictions qui pourraient l’interrompre.
Pline apporte ainsi une première réponse. Certains individus ne supportent peut-être pas mieux que les autres de travailler longtemps. L’activité leur coûte simplement moins, parce qu’elle contient déjà une part importante de ce qu’ils auraient recherché dans leur loisir.
Mais le plaisir n’explique pas toutes les journées extrêmes. Certaines personnes continuent alors qu’elles sont déjà épuisées.
2. L’utilité, Maïmonide
Le deuxième moteur apparaît lorsque le résultat de notre travail possède un visage. S’arrêter ne signifie plus seulement abandonner une tâche. Cela signifie laisser quelqu’un attendre.
À la fin du XIIe siècle, le philosophe et médecin Maïmonide reçoit une lettre de Samuel ibn Tibbon, qui souhaite lui rendre visite pour discuter de philosophie. Maïmonide lui répond qu’il ne pourra probablement pas lui accorder une seule heure. Pour le lui faire comprendre, il décrit sa journée.
Très tôt le matin. Il quitte Fustat pour rejoindre le palais du souverain au Caire. Il doit examiner le sultan, sa famille et les membres de la cour. Lorsque l’un d’eux est malade, il peut rester au palais pendant la majeure partie de la journée.
Dans l’après-midi. Il rentre chez lui affamé. Ses antichambres sont déjà remplies de patients : riches et pauvres, juifs et musulmans, responsables publics, connaissances et inconnus.
Pendant son unique repas de la journée. Il demande quelques minutes pour manger, puis commence immédiatement à recevoir. Il examine les malades, rédige leurs prescriptions et explique les traitements.
Jusqu’à la nuit, parfois plus tard. Les patients continuent d’entrer. Maïmonide raconte qu’il finit par les recevoir allongé, trop épuisé pour rester debout, jusqu’à ne presque plus pouvoir parler.
Le sabbat. Sa journée n’est pas réellement libre. Après le service religieux, une grande partie de sa communauté vient chercher ses conseils et étudier avec lui.
Maïmonide ne décrit pas une activité agréable à chaque instant. Ce qui entretient sa journée, ce sont les personnes qui l’attendent. Chaque patient rend visible l’effet immédiat de son travail, mais aussi le coût humain de son arrêt.
Une étude de terrain a isolé une partie de ce mécanisme. Des employés chargés de récolter des dons pour une université ont rencontré pendant cinq minutes un étudiant dont la bourse était financée par leur travail. Le mois suivant, ils ont passé davantage de temps au téléphone et récolté 171 % d’argent en plus. Les groupes de contrôle n’ont pas connu la même évolution. Ce résultat ne suffit pas à expliquer Maïmonide, mais il montre à quel point voir le bénéficiaire concret de son effort peut modifier la persistance.
L’utilité possède cependant une face plus sombre. Plus Maïmonide devient compétent et reconnu, plus les demandes affluent. Aider une personne ne termine pas le travail, car une autre attend déjà derrière la porte.
Être nécessaire peut donner énormément de sens à une journée. Cela peut aussi rendre presque impossible le fait de la terminer.
Chez Maïmonide, la tâche suivante arrive de l’extérieur. Chez Léonard de Vinci, elle semble naître directement dans l’esprit.
3. La curiosité, Léonard de Vinci
Le troisième moteur apparaît lorsqu’une question non résolue devient plus difficile à supporter que l’effort nécessaire pour y répondre.
Entre 1495 et 1498, Léonard travaille sur La Cène dans le couvent de Santa Maria delle Grazie, à Milan. Matteo Bandello, qui séjourna dans ce couvent, racontera plus tard une manière de travailler très différente de la régularité de Pline.
Du lever du soleil au crépuscule. Certains jours, Léonard monte sur son échafaudage et peint sans interruption. Il garde le pinceau en main et semble oublier de manger ou de boire.
Pendant les deux, trois ou quatre jours suivants. Il peut ne plus toucher la peinture.
Une ou deux heures par jour. Il revient pourtant devant elle, reste les bras croisés, observe les personnages, compare les expressions et examine son travail sans appliquer une seule couleur.
Ce témoignage est littéraire, pas un relevé quotidien. Mais le choix technique de Léonard va dans le même sens. Au lieu d’utiliser la fresque traditionnelle, qui exige de peindre rapidement sur un enduit encore humide, il travaille sur un mur sec. Cette méthode lui permet d’avancer lentement, de reprendre ses choix et de multiplier les corrections, au prix d’une plus grande fragilité de l’œuvre.
Cette alternance entre absorption totale et contemplation ressemble peu à une discipline constante. Léonard ne paraît pas simplement avoir décidé de travailler un nombre fixe d’heures. Il semble plutôt capturé, par moments, par un problème qui refuse de se laisser fermer.
La curiosité n’est pas seulement un trait de caractère. Elle peut devenir un état mental dans lequel une information manquante acquiert une valeur propre. Dans une expérience d’imagerie cérébrale, les moments de forte curiosité ont davantage mobilisé des circuits associés à la récompense et à la mémoire. Les participants retenaient aussi mieux les informations qu’ils désiraient découvrir.
Cela ne permet évidemment pas de diagnostiquer le cerveau d’un homme mort il y a cinq siècles. Mais le cas de Léonard rend visible une boucle familière :
La curiosité ne transforme pas nécessairement quelqu’un en travailleur régulier. Elle peut produire des périodes d’intensité extrême, puis disparaître lorsque le problème cesse d’accrocher l’attention. Chez Léonard, cette force semble aussi contribuer à la dispersion et aux projets inachevés.
Il faut donc encore un autre moteur pour continuer lorsque aucune tâche particulière ne nous absorbe. Ce moteur peut venir de la personne que nous pensons devoir être.
4. L’identité, Akbar
Une fonction n’occupe pas seulement du temps. Elle peut progressivement devenir une définition de soi.
La journée de l’empereur moghol Akbar nous est principalement connue par l’Ain-i-Akbari, un immense manuel consacré à sa cour, à son administration et à son empire. Il a été rédigé par Abu’l-Fazl, son proche conseiller et historien officiel, sur ordre d’Akbar lui-même. La source est extraordinairement détaillée, mais elle cherche aussi à construire l’image d’un souverain idéal.
Pendant la nuit. Akbar reçoit dans une salle privée des philosophes, des soufis et des historiens. Ils discutent de religion, d’institutions anciennes et d’événements passés. D’autres nuits, les finances de l’empire et les décisions administratives sont examinées.
Avant l’aube. Des musiciens rejoignent l’assemblée. Akbar se retire ensuite pour un temps de contemplation, tandis que soldats, marchands, paysans et artisans commencent à se rassembler devant le palais.
Après le lever du jour. Il apparaît publiquement. Des personnes de toutes conditions peuvent le voir, lui présenter des demandes et parfois déjà traiter avec lui certaines affaires.
Plus tard dans la journée. Il rejoint la salle d’audience. Les officiers lui présentent leurs rapports, les responsables judiciaires leurs affaires et les administrateurs leurs besoins. Akbar donne ses instructions, rend la justice et examine jusqu’aux détails du gouvernement.
Abu’l-Fazl affirme qu’Akbar ne prend qu’un repas en vingt-quatre heures et qu’il ne dort que brièvement le matin et le soir. Ces affirmations sont difficiles à vérifier indépendamment et leur formulation est clairement admirative. Mais l’image recherchée ne laisse aucun doute : bien qu’entouré de toutes les possibilités de luxe, le souverain consacre presque chaque heure à sa fonction.
Cette mise en scène est elle-même intéressante. Pour prouver qu’Akbar mérite de gouverner, son historien ne le décrit pas profitant de sa puissance. Il le montre travaillant sans relâche. L’usage de son temps devient une preuve de sa légitimité.
La théorie de la motivation fondée sur l’identité propose que nous préférons les actions cohérentes avec la personne que nous pensons être. Lorsqu’une activité paraît conforme à une identité importante, l’effort peut être interprété non comme un signal d’arrêt, mais comme la confirmation que cette activité compte réellement.
Akbar ne travaille donc pas seulement pour obtenir le pouvoir. Il doit continuellement incarner le souverain qu’il prétend être, devant ses sujets comme devant lui-même.
L’identité peut ainsi soutenir l’effort même lorsque la tâche du moment n’est ni plaisante ni fascinante. Mais elle présente aussi un risque : si travailler confirme qui je suis, ne rien faire peut finir par ressembler à une trahison de moi-même.
Il existe encore une autre manière de rendre l’effort plus facile à poursuivre : constater que l’action précédente nous a rapprochés du but.
5. Le progrès, Marie Curie
Un objectif lointain reste abstrait jusqu’au moment où la réalité commence à nous répondre. À partir de là, chaque résultat peut donner une raison concrète de tenter l’action suivante.
En 1898, Marie et Pierre Curie annoncent l’existence du radium. Mais ils n’en possèdent encore que des traces mélangées à d’autres éléments. Pour prouver que le radium est bien un nouvel élément chimique, Marie Curie doit parvenir à l’isoler.
Elle travaille dans un ancien hangar mal équipé, dont le toit laisse passer la pluie. Le lieu est étouffant en été, glacial en hiver et régulièrement rempli par les gaz produits au cours des opérations chimiques.
Le matin. Elle prépare, chauffe et traite les résidus de minerai. Les mêmes opérations doivent être répétées sur de grandes quantités de matière pour augmenter progressivement la concentration du radium.
Pendant des heures. Certains jours, elle remue une masse en ébullition avec une lourde barre de fer presque aussi grande qu’elle. D’autres journées sont consacrées à des cristallisations beaucoup plus lentes et délicates.
À midi. Elle prépare parfois le repas directement dans le hangar pour ne pas interrompre une opération importante.
Le soir. Elle termine épuisée. Marie et Pierre reviennent néanmoins parfois après le dîner. Dans l’obscurité, les produits disposés sur les tables émettent une faible lumière.
Le travail dure presque quatre ans. Marie Curie traite environ une tonne de résidus avant d’obtenir des résultats chimiques définitifs. En 1902, elle possède un décigramme de chlorure de radium suffisamment pur pour établir que le radium est bien un nouvel élément.
Le moteur n’est pas simplement la persévérance. La persévérance est ce que nous observons de l’extérieur.
À l’intérieur, chaque mesure positive augmente la probabilité que le but existe réellement. Curie raconte elle-même l’excitation provoquée par les progrès obtenus et la confiance croissante dans les résultats à venir. Même après un échec, le découragement cède rapidement à une nouvelle activité.
Une méta-analyse réunissant 138 études randomisées et près de 20 000 participants a montré que les interventions qui poussent les personnes à suivre leur progression améliorent en moyenne l’atteinte de leurs objectifs. L’effet devient plus important lorsque le progrès est enregistré ou rendu visible.
Le suivi ne crée pas à lui seul le sens d’un objectif. Mais il transforme une ambition lointaine en une suite de résultats observables. L’action produit un indice. L’indice augmente la crédibilité du but. Le but justifie une nouvelle action.
Curie rassemble ainsi plusieurs moteurs. Il y a la curiosité scientifique, l’identité de chercheuse, le projet partagé avec Pierre et la conviction que la découverte peut compter. Mais sa boucle quotidienne est particulièrement lisible :
Agir, mesurer, comprendre, puis agir à nouveau.
Ce qui nous fait continuer
Ces cinq vies montrent qu’il n’existe probablement pas un seul moteur du travail intense.
Le cerveau peut modifier l’arbitrage entre effort et repos de plusieurs façons. Pline trouve la récompense dans l’activité elle-même. Maïmonide voit immédiatement les personnes qui ont besoin de lui. Léonard cherche à combler une information manquante. Akbar confirme par son effort l’identité qu’il prétend incarner. Curie reçoit de chaque progrès une raison de poursuivre.
Ces mécanismes peuvent se combiner. Lorsque le travail est à la fois agréable, utile, cohérent avec notre identité et relié à un progrès visible, l’effort devient plus facile à poursuivre. L’arrêt, lui, peut devenir plus difficile.
J’en reconnais plusieurs chez moi.
La prochaine question sera donc plus personnelle :
